"SHUHARI, un concept mal compris

et dénaturé"(par JB)

(revue Shumeikan N°13 de juin 2014)

​​​​​​​​SHU-HA-RI : un concept mal compris et dénaturé.

L’on peut entendre ou lire de-ci delà que le concept de Shuhari trouve son origine dans les Arts martiaux. Seulement, la chronologie de l’histoire vient contredire cette assertion. L’on peut lire aussi que ce concept fut présenté pour la première fois par Kawakami Fuhaku dans le Tao du Thé à la fin du 18e siècle, et repris ensuite par le grand Maître du Nö, Zeami Motokiyo. Or, Zeami Motokiyo est né en 1363…

D’autres y verraient un concept adopté par l’Aïkido, et qui se déclinerait comme suit : « Shu : j’apprends la technique, Ha : Je m’en détache, Ri : je rejette, je quitte le maître, je suis libre ». Mais, si ce concept est effectivement utilisé dans le milieu des Arts martiaux, il concerne les Budo traditionnels qui pratiquent essentiellement des kata.

 

Ainsi, et afin de garder une vision claire au milieu de ces idées diffuses et porteuses de confusion, convient-il d’appréhender la genèse du terme Shuhari avant de considérer sa place dans notre discipline qu’est l’Aïkido.

 

 

L’origine du terme « SHUHARI » et son influence.

 

Du théâtre Nö …

C’est bien ZEAMI Motokiyo, dans ses ouvrages Shüdöshö (Le livre de l’étude de la Voie) et Fushi kaden (La transmission de la fleur de l’interprétation), qui expose la manière de faire « fleurir l’interprétation d’un personnage », et où pour la première fois apparaît le concept Shuhari. Le théâtre Nö devient alors un jeu dépouillé et codifié à la gestuelle très stylisée et hautement simplifié, d’où l’émergence d’un charme particulièrement subtil.

ZEAMI a donné au théâtre Nô en ce début du 15e siècle l’aspect qu’il conserve encore de nos jours, et Fushi kaden, écrit en 1423, demeure la référence pour les acteurs contemporains. L’acteur, au travers d’un geste simple, laisse transparaître sa façon d’être, et c’est ce qui en fait son talent, le ressenti profond prenant le pas sur une extériorisation personnalisée.

 

L’émergence du concept Shuhari donna ainsi au théatre Nö une consistance autre : la qualité est le reflet de la maturité de l’acteur, laquelle doit être recherchée par un travail intérieur. On y parvient, indique Zeami, en simplifiant les gestes, non en cherchant à varier les types d’expression.

 

… Aux autres Arts japonais …

Le jeu de Gö, qui connut différentes phases d’évolution, prospéra durant la période Edo (à partir de 1603) où le concept Shuhari fut intégré. Quel est son apport au sein du jeu de Gö ? : Seulement quelques règles d’une simplicité extrême à partir d’éléments très simples (le bois et la pierre, la ligne et l’intersection, le blanc et le noir) mais desquels se développent les stratégies d’une infinie complexité.

Kawabata Yasunari dans son livre Le Maître ou le tournoi de Gö nous en livre une magnifique démonstration : il montre qu’un mouvement infime, d’apparence insignifiante, peut changer irrémédiablement le cours de la partie. Sa description touche au sublime lorsque Kawabata établit une étonnante similitude entre la pierre blanche « comme neige » déposée sur le goban (plateau du jeu), et la chute d’un flocon de neige, silencieux, insignifiant lui aussi, mais qui renferme à lui seul « tout le sens du monde »…

 

Le Chado (Voie du Thé) connut un cheminement comparable : dès le 12e siècle le Thé fut considéré par les moines comme un excellent stimulant pour la méditation, mais 2 siècles plus tard, on le buvait pour des raisons bien différentes (concours de dégustation accompagnés de plantureux festins avec déploiements ostentatoires de richesses et paris engageant des sommes énormes).

 

C’est seulement au 16è siècle avec notamment Takeno Jo-O et Sen Rikyu que la Cérémonie du Thé se déroula sans ostentation et s’orienta autour de quatre principes : Harmonie, Respect, Pureté, Sérénité. C’est dans ce contexte que, plus tard, KAWAKAMI Fuhakua poursuivit l’approfondissement du Shado et reprit le concept Shuhari dans son célèbre ouvrage Tao of Tea.

Les liens entre la Voie du Thé et le Bushido et son code moral apparaissent dès lors de plus en plus ténus, la Cérémonie du Thé offrant aux guerriers un exercice de concentration et une méthode pour avancer dans leur quête d’accomplissement personnel. C’est sans doute avec Kawakami Fuhaku, lui-même Samouraî, que le concept Shuhari pénétra le monde des Arts martiaux. Néanmoins, nous ne sommes pas encore à l’ère du Budo, seulement celle du Bushido.

 

Le même constat pourrait être reconduit avec le Kado (Art de la Composition Florale appelé aussi Ikebana), ou le Shodo (Art de la Calligraphie) les 2 recherchant élégance et simplicité et le développement d’un esprit imperturbable.

 

L’on peut d’ores et déjà observer une constante dans ces différents Arts japonais que le concept Shuhari semble rassembler : recherche de la sobriété, de l’humilité, de la simplification du geste, grâce à un travail intérieur rigoureux où le ressenti profond prend le pas sur une extériorisation personnalisée.

 

… Puis aux Arts martiaux.

Etant parvenu au fil du temps au niveau des Arts martiaux, le concept Shuhari véhicule le processus d'apprentissage de la technique par le kata. Il concerne donc essentiellement les Arts martiaux dont la pratique est basée sur le principe des kata. C’est le cas du Jodo, du Iaïdo notamment, mais aussi du Judo dont l’étude des kata est vécue comme un acte profondément personnel, le concept Shuhari étant décrit comme suit : « la phase de l'imitation (Shu), puis la compréhension (Ha), et enfin l'intériorisation (Ri) ».

Mais c’est essentiellement dans nombre d’écoles classiques japonaises de karate que le concept Shuhari demeure le plus présent et se vit de la façon suivante : Shu est la représentation la plus visible du kata, bien que celui-ci contienne en lui le niveau caché. (Là est le premier piège que soulignent les Senseï). Au niveau de Ha, le pratiquant est encouragé à être créatif et envisager toute réponse à une défaillance du kata, mais (2ème piège) en évitant tout écart qui conduirait à la dégénérescence de la technique. Et Ri devient possible après que Shu et Ha aient été intériorisés. C’est alors l’absorption du kata à un niveau où l’enveloppe extérieure est moins visible. La technique devient une méditation en mouvement.

 

Une question se pose désormais : l’Aïkido, dans sa spécificité, est-il concerné par ce schéma ?

Le sens véritable de « SHUHARI »

Les idéogrammes qu’ont choisis les Anciens pour transcrire le concept Shuhari offrent une illustration particulièrement intéressante :

  1. Shu (守:しゅ, Shu). L’idéogramme est composé de la loi + le toit de la maison, et donne le sens de garder, protéger, conserver ainsi que respecter. Par extension, il s’agit d’apprendre les fondamentaux en respectant la tradition.

  2. Ha (破: は, Ha). C’est la peau que l’on tanne, que l’on racle + la pierre utilisée pour cette opération. Il s’agit d’ôter la partie formelle, s’en détacher, aussi tâtonner en vue d’en découvrir la face cachée. 

  3. Ri (離:り, Ri : Un champ brûlé qui devient de l’argile + l’oiseau vif comme le métal argenté. Cette image évoque la difficulté de travailler un champ devenu compact comme l’argile et les vertus exigées pour maîtriser le fameux oiseau argenté. A partir de ces éléments riches en symboles, le sens couramment véhiculé est quitter, séparer, lâcher et transcender.

 

On pourrait donc en conclure, avec une analyse critique de type occidental, que Shuhari signifie : « 1 : suivre », « 2 : comprendre », « 3 : quitter »… (pour certains) les règles, (pour d’autres) le Maître. Or, d’une part l’analyse des trois idéogrammes réunis ne saurait se limiter à leur simple juxtaposition, et d’autre part le mouvement du pinceau, lors de l’écriture, laisse sur le papier blanc une charge énergétique que les mots ne sauraient appréhender, et qui pourtant imprègnent fortement le sens du message.

En fait, Shu Ha Ri correspond aux trois étapes du Bouddhisme : « Accepter, Epurer, Quitter » … non pas le Maître, …mais l’ego. Et c’est bien ce qui constitue la ligne de fond dans la pratique des différents Arts japonais depuis le théâtre Nö jusqu’aux Arts martiaux modernes.

 

En guise de conclusion : les propos de TAMURA Senseï lui-même.

La question de savoir si le concept de SHUHARI s’applique à l’Aïkido fut posée à TAMURA Senseï.

Ce dernier a tout d’abord répondu que « ce concept s’applique à toutes les techniques traditionnelles, que ce soit le Chado, le Kado, etc... « Toutes ces voies s’étudient ainsi et passent par ces étapes que Senseï a rapidement esquissées : « Shu est l’étape où l’on suit scrupuleusement l’enseignement de son maître jusqu’à arriver à reproduire exactement les techniques. Une fois arrivé à ce niveau on essaie de voir ce que tel changement pourrait impliquer. C’est Ha. Finalement on dépasse les contradictions et la technique devient sienne. C’est Ri ».

Mais surtout, TAMURA Senseï a profité de la question pour dénoncer l’utilisation erronée qu’il a pu constater dans le monde de l’Aïkido : « Mais aujourd’hui les gens veulent commencer par Ri !  Ils n’arrivent pas à faire comme l’enseignant et préfèrent alors faire autrement, et inventer un autre chemin. Ils ne peuvent pas faire une chose alors ils en font une autre. Dans ce cas, il vaut mieux faire autre chose dès le départ. Et si je les corrige, ajoute Senseï, ils me disent qu’ils ne peuvent pas le faire, que c’est impossible ».

Et Senseï de donner une indication très précieuse : « Mais il est inutile de faire une chose que l’on peut réaliser facilement. L’étude consiste précisément à essayer de faire quelque chose que l’on ne peut pas ! Il n’y a pas de raccourci ».

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