AMATERASU O MI KAMI,

La Déesse du Soleil éclaire,

jusqu’au cœur de l’AÏKIDO.

 

 

« Etudier un Do, c’est suivre un chemin vers l’homme qui est en nous, un chemin créé pour être suivi par tous. Cette idée est à la base du Shintô ». A ces précieuses indications, Tamura Senseï ajoute que « la culture japonaise s’est forgée dans les Dojo ; on ne peut, ni la limiter, ni la diviser ». Dès lors, confie-t-il, il est plus facile de percevoir l’Aïkido si l’on étudie l’esprit qui sous-tend la culture japonaise.

Qu’il nous soit donc permis d’entre-ouvrir cette porte, et poser notre regard sur Amaterasu o mi kami, qui occupe sans aucun doute la première place dans le panthéon Shinto, et présente un intérêt majeur pour l’Aïkidoka.

 

* * *

 

 

LE CONTE LE PLUS « LUMINEUX » DE LA MYTHOLOGIE SHINTO ….

 

Nés des deux premiers Kami de la mythologie shinto, Amaterasu et Susano-wo annoncent la différenciation du monde matériel et du monde spirituel. Ils incarnent ces deux aspects dont l’action conjointe est indispensable pour que le monde céleste et le monde terrestre puissent être liés. Mais rapidement, Susano-wo, représentant le monde matériel, physique, terrestre, fut affligé devant les difficultés insurmontables auquel il devait faire face, et devint insupportable envers sa soeur qui régnait paisiblement sur « la plaine du haut ciel ».

 

Terriblement affectée par le comportement outrancier de son frère, la Déesse du Soleil alla se cacher dans une grotte qu’elle referma à l’aide d’un gros rocher, plongeant ainsi le ciel dans une totale obscurité ; et les démons en profitèrent pour jeter le monde dans le chaos. C’est alors que, dans la consternation la plus profonde, toutes les divinités se rassemblèrent pour tenter de convaincre Amaterasu de réapparaître au monde. L’un d’entre eux, ou plus exactement, l’une d’entre eux (puisqu’il s’agit également d’une Femme), Ame-no-Uzume, particulièrement voluptueuse, se mit à danser une danse ludique et chanter sur un énorme tambour ; et l’assemblée des dieux explosa aussitôt en rires joyeux. Amaterasu s’exclama alors: « Je n’ai jamais entendu de sons plus merveilleux ».

Comme Amaterasu pointa son regard au seuil de la grotte pour s’enquérir de ce qui se passait, Ame-no-Uzume lui annonça que la cause d’un aussi joyeux tumulte était la découverte d’une Déité encore plus brillante que la Déesse du Soleil et, très subtilement, Ame-no-Uzume plaça un miroir devant Amaterasu. Celle-ci, intriguée, sortit un peu plus de la caverne tandis qu’une autre divinité retira la lourde Porte de pierre qui obstruait la grotte.

 

Quand Amaterasu émergea enfin de la grotte, le cosmos fut à nouveau baigné de lumière.

 

 

 

… DEMEURE TRÈS VIVANT DANS LA CULTURE JAPONAISE.

 

* L’origine de la souveraineté impériale

Amaterasu paraît avoir été, depuis la très haute antiquité, l’objet d’un culte tout particulier. Le 10è Empereur en personne (Sujin Tennô, 97-30 avant J.C.) décida de fixer au village de Kasanui en Yamato (près de Nara) le sanctuaire d’Amaterasu. Son successeur, Suinin Tennô le transféra à Ise où il se trouve encore de nos jours. Les chroniques affirment que le 10è successeur de Jimmu, estimant irrespectueux de loger la Déesse sous le même toit que le sien, fit construire un Palais dédié uniquement à Elle, et, tout naturellement, une croyance fut établie qu’Amaterasu réside à Ise en corps et en âme, d’une manière non visible.

Au Vè siècle, la dynastie qui régnait sur presque tout le pays (à l’exception du nord qui restait le fief des Aïnous) considéra qu’elle descendait de la Déesse du soleil. Amaterasu fut ainsi, ce qu’on appellerait en droit constitutionnel moderne, à l’origine du concept de la souveraineté impériale. Depuis la seconde moitié du VIè siècle, le fameux miroir est remis avec grand honneur à chaque nouvel empereur lors de la cérémonie d’intronisation.

 

* Une présence emblématique.

Aujourd’hui, les sanctuaires d’Ise comptent parmi les plus vénérables et les plus visités du Japon. Au milieu des sentiers comme aux abords des sanctuaires, on notera toujours une étonnante discrétion mêlée d’un profond respect. Chaque pas nous transporte dans une Nature si sublime, que les arbres, les ruisseaux, les sanctuaires, pèlerins et visiteurs semblent remplir ensemble une fonction quasi immémoriale.

L’émotion ressentie en ce Lieu devenu le dépositaire de l’âme japonaise fut magnifiquement décrite par le célèbre moine Saïgyô (1118-1190). La chronique rapporte qu’à peine était-il entré dans la forêt qui entoure le temple intérieur, qu’il se mit à pleurer sans pouvoir s’arrêter, et le poème qu’il composa demeure d’une singulière actualité :

 

Nanigoto no Quelle est donc la présence

owashimasu ka wa Qui habite en ces lieux ?

shiranedomo Je ne sais.

katajikenasa ni Mais des larmes de reconnaissance

namida koboruru M’emplissent les yeux.

 

 

 

UN MYTHE AUQUEL O’SENSEÏ SE REFERE CONSTAMMENT…

 

Tous les éléments clés du mythe de la déesse du soleil se retrouvent de façon éclatante dans la discipline créée par O’Senseï :

 

* Les rires joyeux : Les mythologues patentés insistent sur le fait que ce sont les rires qui firent sortir Amaterasu de la grotte, ces rires qui permirent de passer d’un monde de chaos à un monde de Lumière. Dès lors, nous devrions être mieux à même d’entrevoir le sens profond de cette remarque étonnante de O’Senseï : « Le challenge suprême du Budoka est de détourner le courroux effrayant de l’ennemi par un rire inoffensif »…

* Les sons merveilleux : « Je n’ai jamais entendu de sons plus merveilleux ». Les exégètes voient dans l’exclamation d’Amaterasu l’origine du Kototama. (koto : mot. Tama : âme), cette puissance vibratoire dont O’Senseï fut un Grand Initié. Le kototama n’est pas seulement le son de la voie humaine, affirmait-il, mais « bouillonne au travers du cosmos, des plaines du Ciel, aux profondeurs de l’océan, en un vaste écho ! ».

 

* La danse : On dit que plusieurs divinités naquirent du Misogi (exercice de purification) de Izanagi, les plus importantes étant Amaterasu et son frère. Le Misogi-no-Jo est considéré comme une danse sacrée, à l’instar de la danse effectuée par Ame no Uzume sur le fameux tambour. Il est remarquable de constater que O’Senseï utilisait Misogi-no-Jo pour se préparer à la pratique de l’Aïkido.

 

 

* Le miroir : Dans l’art de O’Senseï, le partenaire est présenté comme le miroir, symbole d’harmonie, avec lequel il importe de s’unifier durant la pratique. Le partenaire est alors ni plus ni moins que le reflet de soi-même. C’est bien le sens que revêt l’idéogramme «  Aï » de Aïkido : s’unifier avec l’autre, s’unifier avec soi-même, ne font qu’un.

 

* La porte de pierre : O’Senseï affirmait que l’Aïkido, qu’il représentait par la fleur de prunier, symbole de renouveau, donne les moyens de forcer la porte de pierre de l’obscurantisme et de l’ignorance. Ainsi, grâce à l’effort de chacun, le monde, assombri par la destruction, sera à nouveau baigné par les rayons de la Lumière. Ce sens apparaît très nettement dans un « dôka » composé par le Fondateur  (dôka : poèmes, littéralement : « chants de la Voie », qui expriment les points forts de l’Enseignement du maître):

 

Sanzen sekai Au milieu des trois mille mondes

Ichido ni hiraku Une humble fleur de prunier

Ume no hana S’épanouit

Nido no iwato wa La porte de pierre

Hirakare nikeri S’ouvrira une seconde fois. (*)

 

 

 

* La Lumière : Un autre doka écrit par O’Senseï fait clairement référence à la Lumière rétablie grâce à la sortie d’Amaterasu de la grotte.

Amakakeri La lumière divine

Hikari no kami wa Qui embrase le ciel

Oritachinu Doit descendre sur terre

Kagayaki wataru Et éclairer toute la création

Umi no soko nimo jusqu’au plus profond de l’océan. (*)

O’Senseï donnait une place toute particulière au thème de la lumière, et la calligraphie Hikari fut l’une des dernières pièces que le Fondateur a peinte, comme un ultime serment avant sa mort.

… ET QUI S’INVITE DANS LA DÉMARCHE DU PRATIQUANT.

 

* Une filiation parfaite

Tamura senseï nous fit découvrir la calligraphie Hikari qui, depuis, a trouvé une place de choix dans notre organisation. Chacun est à même d’en apprécier la puissance du trait, sur certaines cartes qui accompagnaient des lettres de vœux, ou comme emblème figurant sur la médaille fédérale, mais également au Dojo Shumeikan lorsque, de temps à autre, le rouleau représentant la calligraphie peinte par O’Senseï est suspendu au kamiza.

Par ailleurs, chaque pratiquant notera dans ce Dojo la présence du Miroir, posé en permanence au kamiza et offert lors de l’inauguration du Dojo en août 1992 par Sasaki Senseï, ami de Tamura Senseï et prêtre Shinto.

Mais, au-delà des objets référents, la filiation est nourrie sans discontinuité depuis quarante quatre ans par les propos, les écrits, et l’Enseignement de Tamura Senseï.

 

 

* L’exigence qui nous incombe

 

- La pratique avec l’autre :

L’existence d’un « partenaire-miroir vivant » , à travers lequel l’Aïkidoka se regarde et s’étudie pour estomper ses propres zones d’ombre, implique une relation Aïte-Tori d’une tout autre nature. A titre d’exemple, l’atemi ou les contorsions articulaires, initialement perçus dans différents Budo pour détruire, ont pour finalité de conduire « l’adversaire-partenaire » en maîtrisant son énergie tout au long du mouvement qui s’écoule.

 

- La remise en cause permanente :

Le sanctuaire d’Ise procède tous les vingt ans à un rituel très précis qui consiste à rebâtir entièrement le sanctuaire intérieur, et à renouveler intégralement le mobilier et la décoration. L’intérêt de cette tradition réside dans la croyance qu’au fil du temps le pouvoir des kami finit par décliner et, grâce à ce rituel, la déesse du Soleil retrouve toute sa puissance et brille de nouveau pleinement.

N’y aurait-il pas ici une suprême sollicitation ? : Si même le pouvoir des Kami peut décliner, n’est-il pas vital que nous-mêmes procédions à un Misogi permanent durant notre pratique, afin d’échapper au risque toujours latent de décliner ? Nous sommes bien invités à une remise en cause permanente et, par une démolition de nos acquis, à renouveler le sens de notre pratique en épurant toujours davantage et atteindre ce qui caractérise l’architecture shintô : des lignes simples et pures.

 

- « Ni diviser, ni limiter » :

Le rayon de lumière, qui pénètre tout naturellement une pièce dès que la porte est ouverte, n’est pas suffisant en soi, précisait O’Senseï. En ajoutant « Votre propre Lumière doit pénétrer toute chose », Maître Ueshiba ne s’adressait-il pas à toutes celles et ceux qui donnent et donneront à leur pratique le nom d’Aïkido ?..

 

 

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D’aucuns sans doute pourront se demander non sans une once d’inquiétude : « qu’adviendra-t-il de cette filiation ? » La réponse, qui se profile dans le temps, apparaît limpide comme le reflet du Miroir : cela dépend seulement de nous, de ce que nous sommes et deviendrons.

 

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(*) Traduction tirée de « L’Essence de l’Aïkido » BUDO Editions.

 

 

 

(Cet article fut rédigé par J B. à la demande que lui fit Tamura Senseï pour le numéro 1 de la revue Shumeikan, juin 2008).

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